Échelle humaine : actif

Hors piste
par Julie Lebel

Le 12 août 2005, nous étions à la veille de la clôture du projet l'échelle humaine. J'avais invité le public à venir me joindre à la piste d'athlétisme Guillaume Leblanc (située derrière le Cégep de Sept-Îles) pour participer à une improvisation. Le groupe d'individus était constitué d'adultes, jeunes et moins jeunes, d'enfants et d'adolescents. Ce fut la dernière des improvisations de la série appelée "Actif" liée au corps et sa relation à l'espace.

La piste Guillaume Leblanc est un parc municipal qui comprend une piste de course et les installations d'athlétisme. Avec ses marques de points de départ et d'arrivée, cet aménagement permet de mesurer les distances. Bouger, courir, sauter, grimper ou lancer sont des actions qui procurent un plaisir en soi, dans leur simple exécution. Toutefois, le manque de but précis est un facteur inhibiteur pour nos tempéraments normalisés. La piste est un espace de jeu cartésien qui permet à l'individu de satisfaire ces désirs déraisonnés plus sérieusement. Mais, si déjà, l'espace incite à bouger, pourquoi ne pas danser ? Pourquoi ne pas faire fi des règles de gestion de jeu sur la piste et utiliser notre corps dans un esprit hors-compétitif ?

Dans le but d'inspirer plus qu'obliger, j'ai expliqué les règles du jeu : la partition d'improvisation. L'intention de la partition était de rassembler des individus dans des actions simples et communes, qui, réalisées en groupe offraient un cadre dans lequel les participants seraient amenés à apprécier les mouvements physiques ainsi que les formes, les textures, la lumière, la géométrie des objets et de l'espace.

La principale règle à observer était de sélectionner un point de vue clair et simple à partir duquel je pouvais décider d'intervenir sous la forme d'un solo dansé dans l'espace visuel choisi. La partition exigeait un certain conformisme de la part des participants. Si une personne se détachait du groupe pour sélectionner un point de vue, le groupe devait suivre et nécessairement adopter la même position physique. Ainsi, des lignes ou des masses d'individus se dessinaient sur la piste, jusqu'à ce qu'un instigateur de changement se déplace pour proposer un autre point de vue, ainsi de suite.

 





L'improvisation en danse, en musique ou en théâtre est une forme paradoxale en ce sens est qu'elle est plus agréable à regarder, à écouter et à exécuter lorsqu'elle est pratiquée. Pour plus de cohésion dans cette improvisation, peut-être aurait-il fallu répéter avec un groupe de personnes ciblées. Toutefois, l'objectif principal était de dé-fonctionaliser l'espace et d'en faire un usage physique tout à fait personnel. À ce titre la mission fut réussie. Le contraste d'occupation du terrain était particulièrement marquant puisque tout près de nous jouaient des équipes de touch football, au centre de la piste de course. Je suis allée les rencontrer avant le début de notre improvisation pour leur expliquer ma démarche et quelques curieux de leur groupe sont venus voir la danse de plus près.

note:
La partition développée pour cet événement était inspirée des principes de pensée d'ensembles de Nina Martin, chorégraphe, improvisatrice et professeure américaine. Ces principes proposent des solutions aux problèmes que posent le travail d'improvisation de groupe. Par exemple, elle utilise une série de moyens tels que le travail de statut et l'épuration des actions en une seule idée. Le travail de statut est un outil d'improvisation qui permet de faire en sorte qu'une situation soit clairement mise de l'avant et supportée par le reste du groupe. L'épuration des actions en une seule idée est une partition qui consiste au développement en temps réel d'une seule idée, unique et simple et qui fait appel à l'esprit de conformité des individus.








L'improvisation a vite évolué et est devenu un jeu où l'utilisation du corps et de l'espace était très inventive, provocant des rires et des cris. Les participants ont été très audacieux en proposant toutes sortes de formes dans l'espace, à différents niveaux (au sol ou debout), en utilisant des marqueurs d'espace de la piste comme des lignes ou des numéros ou encore le grand filet qui sert au lancer du disque. Ils ont également touché à différentes textures, en se couchant sur le gazon et dans le carré de sable réservé au sauts en longueur. Aussi, ils ont créé des formes plus intimes en se touchant les mains ou en s'approchant très près les uns des autres. Le lieu choisi était très riche en stimuli.

J'ai l'impression que notre société occidentale a industrialisé notre désir de jouer et que l'emphase est mise sur la production de champions, l'ultra-spécialisation des corps ou l'utilisation des machines. Sur la piste, le groupe reprenait contact avec ce plaisir brute que donne celui de sauter et de courir, de jouer avec l'environnement immédiat. Peut-être mes interventions solo ont-elle inspirées les participants en ce sens. Mes mouvements, quoi que plus élaborés, avaient essentiellement l'intention d'explorer le contexte spatial immédiat, dans une atmosphère plutôt ludique. L'enthousiasme a pris le dessus et le groupe est devenu très agité. Ce sont les plus rapides qui ont mené le jeu, initié les changements de point de vue. Les adolescents, dans leur nature un peu pressée, attrapaient au vol la prochaine possibilité sans laisser la chance à l'idée déjà installée de se développer. À certaines occasions, le groupe s'est scindé, une partie du groupe désirait rester en place et l'autre partie suivait le changement proposé. La volonté de s'exprimer en tant qu'individu était plus forte que celle de se conformer au groupe brisant par le fait même la simplicité des formes.





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