Échelle humaine : actif

Sans les yeux pour mieux voir
par Julie Lebel

L’échelle humaine : actif est le titre que nous avons donné au volet d’activités liées au corps et à la relation du corps à l’espace, dans le cadre du projet d’exploration des lieux publics de la ville de Sept-Îles. Durant la première semaine de projet, nous avons lancé un appel aux citoyens afin qu'ils participent à un jeu.

L'objectif était de modifier la perception du lieu que l'on visite habituellement avec les yeux. L'exercice était d’abord destiné aux adultes mais des enfants de 11 et 12 ans y ont également participé. Les participants devaient se rendre à l’endroit où aurait lieu l’exercice et être accompagnés d’une personne en qui ils ont confiance. Pendant 30 minutes, l'une des deux personnes se bandait les yeux et explorait un périmètre déterminé. Des directives minimales ont été données aux participants, afin de leur laisser toute liberté dans la création de méthodes de communication entre guides et non-voyants. Les stratégies d’adaptation de l’exercice se sont modulées selon la zone parcourue, mettant plus ou moins l'accent sur l'identification de repères, le positionnement cartographique ou l'évaluation du niveau de confort. Le jeu a été proposé à deux endroits différents : le parc du Vieux-Quai, un lieu très achalandé et le parc Maisonneuve, un parc peu fréquenté par les gens habitant à l'extérieur de ce quartier.

Le jeu de l'aveugle est une activité accessible, un des nombreux exercices qui nous aide à comprendre un principe fondamental de la pratique de Lisa Nelson et qui m'a fortement inspiré dans la conception du volet Actif du projet l'Échelle humaine. En plein atelier, à l'automne 2004, Lisa Nelson avait lancé cette idée: "si nous basons nos choix sur nos goûts, nos goûts eux, dépendent de la façon dont nous utilisons nos sens".

L'échelle humaine est un projet d'appropriation des espaces publics de la ville. En suggérant cet exercice aux citoyens, j'ai voulu offrir une expérience dans laquelle le corps des participants permet d'établir un lien sensoriel avec l'environnement. Il s'agit de déjouer la préconception de notre rapport à l'espace, de ce que l'on mémorise, de ce que l'on choisit d'ignorer dans nos repères. En accumulant des expériences de perception des objets, des lieux et de l'environnement, nous faisons des choix plus créatifs dans la façon dont nous habitons ces lieux.









Première sortie

Le premier périmètre exploré débutait au terrain vague au coin des rues Père-Divet et Arnaud, passait par la promenade du Vieux-Quai et se terminait au bout du quai. Les participants connaissaient le site par coeur. Les sept-îliens ont mémorisé une carte personnelle du site au fil de leurs nombreuses marches dans ce lieu populaire. Le besoin de se positionner sur cette carte mentale en utilisant les sens de l'ouïe et du toucher a dominé l'exercice. La plupart des non-voyants ont tenté de retrouver leurs points de repères : la tente jaune, la mer... Tous ont réduit leur rythme de marche. Le parcours, qui se fait habituellement en cinq minutes, s'est ici allongé considérablement.

La lenteur des déplacements et l’hésitation des pas ont dévié la trajectoire habituelle des promeneurs et forcé la rencontre d'obstacles, de matières, de textures, de sons... Leur carte mentale s'est embrouillée. Certains guides étaient très coopératifs dans leur description des lieux, d'autres se faisaient plus évasifs, afin de volontairement confondre leur partenaire de jeu et de les inciter à se fier à leurs sens. Le soleil couchant, encore chaud, était un repère sûr. Les lieux étaient bondés et les curieux se plaçaient en travers du chemin des non-voyants pour leur demander des explications sur cette activité étrange. Ils lisaient à voix haute le message inscrit sur le bandeau : « Voir la ville autrement. »






Deuxième sortie

Quelques jours plus tard, nous avons à nouveau répété l’exercice, cette fois au parc Maisonneuve. Loin d'être aussi fréquenté que le Vieux-Quai, le parc Maisonneuve a été choisi pour ses propriétés particulières : c’est un parc organisé et structuré, mais il garde en son extrémité sud un petit boisé en friche, sillonné de chemins d’enfants, un jardin naturel de buissons et de conifères où l'on trouve à la fois des baies d'amélanchier, des bleuets et des framboises. Autrefois, cette petite forêt occupait tout l'espace du parc et servait de terrain de jeu à Sébastien D., un citoyen qui, une semaine plus tôt, nous y a guidés. Il nous y a révélé ses souvenirs d’enfance et a mis au jour la dualité de cet espace séparé par une barrière cadenassée, qui empêche les automobiles de s'y aventurer mais qui crée également une frontière symbolique entre l'« organisé » et l'« imaginaire ». Pour Sébastien, cette frontière marquait la différence de perception et d'utilisation de l'espace chez les adultes et chez les enfants. Par exemple, le « p'tit bois » est riche en obstacles, en lieux secrets et isolés, en multiples croisements de sentiers menant on ne sait où. Le parc aménagé est très vaste, ouvert, le sol est couvert de pelouse, les arbres y sont moins nombreux. On y trouve bien une glissoire, des structures en plastique pour grimper, un carré de sable et des balançoires mais aussi des panneaux qui restreignent les activités : interdiction de circuler entre 23h et 8h, interdiction de jouer à la balle, etc. Le parc comporte plusieurs avantages : les enfants peuvent y courir sans danger et leurs parents peuvent les surveiller de la fenêtre de la cuisine donnant sur le parc. (Voir le point no 2 sur le projet de carte de l'échelle humaine).

Dimanche midi, le parc était désert. Les participants présents n'habitaient pas le quartier et étaient venus précisément pour le jeu. Ils n'avaient aucune idée préconçue des lieux, aussi le besoin de se positionner était nettement moins marqué qu'au Vieux-Quai. Le parcours respectait la trajectoire proposée par Sébastien : il débutait à l'entrée du boisé et se terminait dans le parc. Les participants ont nettement préféré parcourir le boisé, plus riche en sensations tactiles, en informations sensorielles, en variations de terrain, en découvertes de saveurs avec les petit fruits que leurs guides leur donnaient. Dans le grand espace ouvert du parc, on a pu accélérer le rythme de la marche, voire courir, parce qu'il n'y avait « rien ».

Ma pratique de la danse comprend plusieurs facettes telles que la composition et l'improvisation avec ou sans musique un solo, en duo ou en groupe toujours en cherchant à exercer tous mes sens à mieux percevoir les détails et les possibilités. Mais fondamentalement, je crois qu'il s'agit de se concentrer sur son corps dans l'espace et le temps pour expérimenter ce qu'est la danse. En ce sens, le jeu de l'aveugle met en scène ces trois éléments puisque dans un laps de temps et une zone pré-déterminée, le fait de se bander les yeux permet au corps de mieux écouter d'autres moyens de percevoir. Comme la danse, il s'agit d'une expérience éphémère dont il reste plus ou moins de détails selon le niveau de conscience dans le présent atteint. Du jeu de l'aveugle, les participants ont découvert un nouveau sentiment d'intimité avec l'espace exploré et garderont en mémoire quelques repères sensoriels dans une carte mentale altérée.









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