Textes

Situer le Provigo à Sept-Îles
par Dawne Carleton

Je suis arrivée à Sept-Îles le 10 août 2005 pour prendre part à l’échelle humaine de même qu’à un projet de danse connexe. Au cours des dix jours que j’ai passés dans la ville, des sorties dans deux des épiceries de Sept-Îles ont été autant d’occasions de sentir et de réfléchir sur mon rapport à l’espace.

12 août 2005 – extrait de journal
Hier soir, Julie m’a conduite à l’épicerie. En sortant du supermarché Métro, elle m’a parlé d’une de ses connaissances qui a remarqué qu’il n’a pas du tout besoin de s’orienter quand il fait ses courses au Provigo de Sept-Îles parce que celui-ci est identique au Provigo de la ville qu’il habite.


Je l’ai remarqué, moi aussi : il est trop facile de s’orienter dans ces magasins clonés. Il est légèrement déconcertant de se trouver dans un lieu nouveau ou différent sans avoir à faire d’effort pour s’y orienter. En fait, ce n’est pas qu’on ne s’oriente pas, c’est que la partie du processus qui consiste à choisir et à trouver nos repères dans l’espace dans un lieu spécifique a été courcircuitée. Nous nous trouvons plutôt dans une relation transportable avec la politique de mise en marché du magasin; la corporation a remplacé le lieu. Le problème lorsque l’on exclue le lieu de notre rapport à l’espace, c’est que nous sommes lieu. Nous existons dans l’écosystème d’une façon située dans le corps. Quand nous excluons le lieu de notre relation à l’espace, c’est une part de nous-mêmes et de notre capacité à être dans cette relation que nous évacuons. Nous sommes déracinés.

Deux jours plus tard, je suis allée au Provigo au coin du boulevard Laure et de Régneault. C’était la première fois que j’allais dans un Provigo. Malgré d’évidentes ressemblances avec le Loblaws de mon quartier à Toronto (Provigo est une compagnie sœur de Loblaws,) il y avait néanmoins plusieurs différences. Il était clair que je devais m’orienter et ce, d’une façon toute particulière.

Les éléments qui distinguaient ce Provigo des magasins Loblaws que je connais étaient spécifiques à ce Provigo puisque je les découvrais pour la première fois et pourtant, il m’est apparu que je ne m’orientais toujours pas en fonction du lieu. Le fait d’être dans ce genre d’environnement m’a appris comment sentir que ceux-ci ne sont pas conçus en lien avec leur emplacement mais bien comme des outils de commercialisation[1]. À l’échelle du magasin, je sens cela comme une synthèse d’informations captées par différents systèmes sensoriels. Je le sens aussi en lien avec des éléments spécifiques à l’intérieur du magasin. Par exemple, bien que les paniers de pêches de l’Ontario se trouvaient sur ma gauche quand je suis entrée, ils avaient d’abord et avant tout l’air d’être placés dans ce qui ressemblait à un « coin de promotion A » calculé avec précision. Même si je commençais à façonner une compréhension nouvelle de mon environnement pour trouver ce dont j’avais besoin, je m’orientais non pas par rapport au lieu mais par rapport à un nouveau non-lieu corporatif contenu dans un autre déjà connu. Le seul élément qui servait réellement à m’orienter était la simple présence du français qui ne me situait qu’au Québec.

Le 16 août, je suis retournée au Provigo et j’y ai croisé Hugo, un homme que j’avais rencontré à la taverne Chez Louis quelques jours plus tôt. C’est à ce moment-là que pour moi, ce Provigo-là a commencé à devenir le Provigo de Sept-Îles. Ça a été comme de passer du noir et blanc à la couleur, des parties au tout.

Les actions sensorielles que nous accomplissons pour nous orienter - pour nous placer – jettent les bases qui nous permettent d’accomplir nos activités les plus élémentaires comme trouver de la nourriture et ce, même dans un marché d’alimentation moderne. Ces activités composent à leur tour une sorte de grille sur laquelle notre relation au lieu, ou carte à l’échelle humaine, peut se créer.

Dans des espaces qui semblent déconnectés du lieu, nos relations avec les autres renforcent notre propre sens du lieu, ce qui nous permet d'être davantage présents et de nous situer.



Note de bas de page 1: Ici j'ai utilisé l'idée de Lisa Nelson que le corps s'entraîne en relation avec l'environnement, discutée dans "Dialogue with Lisa Nelson on Communication with Objects" de Jeroen Peeters. Cet texte apparaît maintenant dans "Materials, Dialogues and Observations on Proximity, Walking about Connexive #1: Vera Mantero" du même auteur à http://www.sarma.be/text.asp?id=977.











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