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Une carte dans la tête
par Emmanuelle Roy

Il est révolu le temps où les cartographes utilisaient boussole et astrolabe pour établir des cartes nautiques. L’époque où l’on gravait des itinéraires sur des tablettes d’argile fait partie de l’histoire très ancienne. Aujourd’hui, l’œil magique des satellites photographie quotiennement la planète et les clichés qu’il saisit sont accessibles sur le Net de jour comme de nuit. Vous désirez voir Beijing à vol d’oiseau? Les pyramides d’Égypte ? Le toit de votre maison des Plages à Sept-Iles ? Pas de problème. Quelques clics et vous y êtes, avec en prime la possibilité d’agrandir ou de rapetisser l’image, de vous amuser avec l’échelle de la carte pour vous retrouver vertigineusement loin puis curieusement proche de ces lieux croqués par des satellites si nombreux qu’on les confond avec les étoiles.

À une époque où des machines nous transmettent même des cartes de la planète Mars, un projet comme l’échelle humaine est un magnifique anachronisme. En effet, ce qui nous est proposé ici c’est l’établissement d’une géographie de l’intime à partir des témoignages des habitants de la ville. Car tout le matériau utilisé par les artisans de l’échelle humaine est là : dans l’atlas intérieur de ceux qui ont accepté de parler des lieux qu’ils visitent au quotidien, des lieux dont ils rêvent et de ceux qui ont disparu.

Grâce à ces témoignages, une carte se dessine, pareille à aucune autre. Une carte tissée de promenades le long des quais, du souvenir d’un premier baiser ou d’un projet de capteur de poussière de minerai le long de la rue Retty.

Cette carte-là fait la part belle aux sensations, aux rêves, aux couleurs qui changent selon l’heure ou la saison. Elle parle de ces lieux où l’on va quand on a besoin de se retrouver face à plus grand que soi, de lieux qu’on a fréquentés enfant et où l’on retourne prendre la mesure de ce qu’on est devenu, de ce qu’on aime voir, de ce sur quoi on a choisi de fermer les yeux. Car il y là le beau et le laid, la mer et l’industrie, la tôle ondulée et la forêt. Il y a les amours qui s’amorcent et celles qui se terminent, la subtile frontière entre les Blancs et les Innus, le projet de jardin à la française qui ne verra probablement pas le jour...

Si beaucoup témoignent de la réelle beauté des lieux, d’autres, au passage, s’inquiètent. Si la mer, poussée par les changements climatiques, reprenait ses droits, comme le suggère Bernard. Si la ville était submergée ?

La géographie de l’intime n’a donc rien d’anodin car elle parle de ce qui soutient le monde autant que de ce qui le secoue. Quand Lauréat s’inquiète des arbres qu’on coupe autour du Vieux-Poste, quand un chirurgien à la retraite rêve qu’il gagne plusieurs milliards de dollars au loto et ne se rendort que lorsqu’il a décidé d’utiliser une partie de l’argent afin de transformer le quartier industriel en Central Park sept-îlien, quand Pascal rêve que les plages Ferguson et Monaghan sont bordées de grands immeubles tous semblables et que l’eau du Saint-Laurent est aussi chaude que celle d’Hawaï, il me semble alors que l’intime rejoint le planétaire et que l’expression « échelle humaine » prend vraiment tout son sens…

Il y a plusieurs siècles, des explorateurs européens accostaient sur nos côtes avec, entre les mains, des cartes tracées grâce au savoir de mathématiciens et d’astronomes. Ils ont rencontré ces Amérindiens pour qui l’imprimerie et l’écriture ne voulaient rien dire parce qu’ils portaient, eux, leurs cartes dans la tête. Ils connaissaient le territoire comme le fond de leur poche mais ce savoir se transmettait de l’un à l’autre grâce à la parole et à l’expérience du voyage. La carte subjective de l’échelle humine m’apparaît comme une écho de cette rencontre, un projet qui allie le meilleur des deux mondes : celui de la technologie et celui de l’oralité. En nous amenant à voir autrement les lieux que nous avons l’habitude de visiter, en créant de nouveaux repères, l’échelle humaine rend aux modernes que nous sommes le privilège d’avoir de nouveau une carte dans la tête.





Sept-îles vue par Google Local.
http://maps.google.com/




Une carte de marche dessinée par une participante.



Un jardin dans la tête.


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